Compte-rendu de tournée : 09-10.10.15 – Tournai et Amsterdam

Trois jours après être rentré de ce week-end de concerts, la fatigue demeure. Où trouverais-je l’énergie d’écrire un compte-rendu de tournée, quand il me me manque jusqu’à celle de maintenir entre mes paupières une distance acceptable ? Mes oreilles sifflent, mais moins que mes bronches souillées par les goudrons des cigarettes dont j’ai abusé au cours de longues heures d’ennui. Cet asthme est la seule chose qui me tienne encore éveillé. Il est trois heures du matin. J’écris ces lignes dans la pénombre du petit réduit des hauteurs de Montmartre où je vis en reclus, ayant renoncé au monde depuis tant d’années, réduit entre les murs duquel j’achèverai certainement ma vie, et dont, en attendant que la Mort vienne me cueillir, coquelicot fragile entre ses phalanges glacées, je ne consens à sortir que pour cracher mon aigreur dans des microphones rouillés : car les haleines d’innombrables chanteurs ont éructé des bactéries dans ces appareils, et c’est ainsi que, de salle de concert en salle de concert, nous perdons à chaque fois un peu de notre capital-santé. Mais commençons notre compte-rendu.

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Nous arrivons à Tournai, au Water Moulin, sur les coups de 19 heures. Le groupe de première partie est déjà occupé à faire des balances. Ayant vidé un certain nombre de canettes de bière au cours du trajet, les sens émoussés par l’ivresse, je crois d’abord avoir affaire à de minces et diaphanes jeunes filles, portant de longs cheveux blonds et des jeans serrées. Je comprends bientôt que je me suis trompé : ce sont des Danois amateurs de rock psychédélique.

Une fois notre fidèle Kangoo déchargé, nous partons manger des frites en centre-ville. Nous en profitons pour admirer l’arrière de la cathédrale et le fameux “pont qui se lève” sur l’Escaut. Quand nous rentrons, une heure plus tard, les Danois sont au plus fort de leur balance, qui durera encore quelques dizaines de minutes. Nous sommes favorablement impressionnés par tant de perfectionnisme, et quelque peu inquiets : après que les oreilles du public auront goûté à leurs caresses, nos chansons en trois accords sembleront bien primaires. Aussi décidons-nous de faire notre possible pour que le groupe rate sa prestation. Pourquoi ne pas les faire boire, par exemple? Nous ouvrons des bouteilles de Water Moulinette, le breuvage maison, que nous leur tendons : malgré les efforts des sociaux-démocrates, la barrière de la langue demeure un obstacle majeur entre les peuples européens, et les Danois nous regardent sans comprendre. Qu’à cela ne tienne ! Puisque nous avons des bières en main, autant faire contre mauvaise fortune bon coeur et trinquer entre Français.

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Nous réitérerons à plusieurs reprises nos manoeuvres d’approche avec un résultat identique. Quand vient l’heure de passer à table, force est de constater que ces échecs répétés nous ont mis de joyeuse humeur. Ce n’est entre que nous que ris, chants, plaisanteries du meilleur aloi – Frédéric dispose d’un répertoire d’histoires drôles qui paraît inépuisable. À l’autre bout de la table, nos rivaux ne se départissent pas de leur professionnalisme. Ils montent bientôt sur scène et donnent un show impressionnant, très maîtrisé. J’assiste à leur prestation, la mort dans l’âme, vidant canette sur canette, afin d’oublier que je resterai toujours un amateur.

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À peine sortis de scène, les Danois montent leur matériel dans le sleeping collectif, où il se replient, plein d’une superbe indifférence. Innocents et purs, ils sont comme des divinités intouchables, s’élevant bien au-dessus des plaisirs vils qui sont les nôtres. Pour mieux nous faire prendre conscience de notre bassesse, et peut-être afin de favoriser ainsi notre amendement, ils ont placé un amplificateur devant la porte du dortoir, nous en interdisant l’accès jusqu’au petit matin. Nous sommes livrés à nous-mêmes.

Fort heureusement, le Water Moulin possède un coffre à déguisements qui a fait sa réputation dans toute l’Europe. Ce n’est peut-être pas un hasard si les Youth Avoiders, qui ont donné un concert à quelques lieues d’ici, viennent nous rejoindre. Nous voici bientôt tous pourvus de haillons zoologiques. Luc et Baptiste ont opté pour une thématique oiseaux, avec le pélican pour le premier et un aigle pour le second :

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Je fais quelques essayages de costumes de singe (le premier a souffert lors d’une précédente soirée) :

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Les Youth Avoiders, après concertation, jouent la carte des quadrupèdes :

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Frédéric est déguisé en une grand-mère et son petit-fils :

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Mention spéciale au costume de vache siamoise :

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Enfin, éreintés de fatigue, nous décidons de nous déguiser en dodo.

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Le lendemain, nous chargeons la voiture et gagnons le centre-ville en compagnie des Youth Avoiders et d’amis tournaisiens.

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Nous commençons par boire un café – sorte de breuvage jaune, pétillant, couronné d’une mousse blanche –, dans un bar de la rue Royale. Puis nous gagnons un autre établissement au bord de l’Escaut, sur le quai des Poissonsceaux. Nous nous rendons ensuite au FAG, derrière la Grand-Place, que nous retraversons enfin pour aller au Coq Wallon, où nous remplissons nos estomacs de bière et nos oreilles de vieux tubes de variétés que reprennent en choeur les habitués de l’endroit.

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Une surprise nous attendait dans les rues de Tournai, le bourgmestre ayant décidé de célébrer notre venue en rendant hommage, sur ses panneaux d’affichage, à quelques-uns de nos morceaux :

-Cancer:

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-Bon à rien:

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-Plus que les chiens:

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Mais c’est déjà l’heure de partir. Notre petite troupe se sépare sur les coups de 16h30. Nous prenons la direction d’Amsterdam. Au Coq Wallon, Moumoute nous avait dit que nous en aurions pour deux heures et demie, mais le trajet dure une heure de plus.

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Nous arrivons enfin au Pacific Park, gigantesque bar-restaurant-boîte de nuit situé au nord-ouest de la ville, dans un grand parc où les néerlandais viennent courir, faire du vélo ou du yoga, bref s’adonner aux joies du fitness.

Maintenir un haut niveau d’excellence dans toutes nos entreprises est pour nous une priorité, tant individuelle que collective. Or nous avons chacun reçu, dès notre arrivée, une douzaine de tickets-boisson : il s’agit désormais de se montrer à la hauteur de la tâche. Nous commençons par quelques carajillos, puis repassons à la bière.

Malheureusement, mon naturel impatient et inquiet finit par reprendre le dessus. Je suis fatigué de boire verre d’alcool sur verre d’alcool. J’ai besoin de changer d’air. D’ailleurs, Amsterdam est une ville réputée pour ses librairies d’occasion; il serait dommage de ne pas mettre à profit ce séjour, si bref soit-il, aux Pays-Bas, plaque tournante de la pensée libre, pour consulter des éditions rares de Spinoza. Nous voici donc en route pour un petit Boekenshop dont nous nous sommes fait donner l’adresse.

Le libraire me montre quelques volumes que je compulse, rempli d’une admiration muette. J’arrête enfin mon choix sur l’édition en quatre volumes des Opera donnée par Carl Gebhardt, à Heidelberg, en 1924, et m’en vais la feuilleter dans le coin lecture. La pensée de l’auteur agit avec une telle puissance que la réalité toute entière en est comme immédiatement transfigurée. Désireux de partager cette expérience avec mes amis (hic est itaque finis ad quem tendo, talem scilicet naturam acquirere et ut multi mecum eam acquirant conari), je tends le livre à Luc, qui à son tour le fait passer à Fred, avant que Baptiste ne le reçoive. Tous font l’expérience de cette joie profonde, passage d’une perfection moindre à une plus grande perfection. Qu’il est doux de communier ainsi dans la philosophie ! Et qui eût soupçonné qu’une simple enveloppe de papier recelât tant de trésors?

Hélas, la philosophie ne convient peut-être pas à toutes les âmes. Terrassé par la joie, transporté hors de moi-même, je perds dans l’oubli le reste de la soirée. Pour comble de malchance, la batterie de mon appareil-photo numérique s’est déchargée, de sorte que le silicium de la carte mémoire ne me sera d’aucun secours pour retracer les événements de la nuit. Voici les deux dernières photos que j’ai prises ce soir-là. La première, floue, montre Luc et Baptiste, en début de soirée, au Pacific Parc. Sur la seconde, nous sommes en compagnie de Tiago, qui a organisé le concert et qui viendra au printemps faire un DJ-set à Paris.

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Le lendemain, retour difficile vers Paris. Les secondes passent comme des minutes, les minutes comme des heures et les heures comme des siècles. Sur l’aire d’autoroute de Senlis, la Fortune nous a réservé un dernier tour: à l’occasion d’un contrôle, la douane saisit dans mes bagages les quatre volumes de l’édition Gebhardt. J’ai beau représenter aux forces de l’ordre que ce livre n’est pas destiné à propager en France une pensée de contrebande, mais seulement réservé à mon usage personnel, mes paroles sont prononcées en vain. Je leur rappelle alors que Spinoza doit pour partie sa renommée à un Français, le Grand Condé, chef de guerre sous Louis XIV et conquérant de la Hollande. Quand cet esprit fort avait souhaité rencontrer le philosophe polisseur de lunettes, le bruit en arriva jusqu’à la Cour, qui du jour au lendemain se piqua de spinozisme. Or le Grand Condé, de par ses fonctions militaires, n’aurait-il pas été leur supérieur à eux, douaniers, s’ils avaient exercé leur métier quelques siècles plus tôt ? Enfin, à quoi bon combattre une pensée libre ? Au-delà de l’éphémère vogue qu’elle connut à la Cour, des penseurs chrétiens et protestants, s’acharnant à la réfuter, lui assurèrent publicité et postérité, la rendirent incontournable, consolidèrent enfin son emprise sur notre jeunesse. Il n’est pas jusqu’à Raphaël Enthoven qui ne lui consacre aujourd’hui, de temps à autre, une émission sur la radio d’État France Culture.

Ce discours ébranle l’aplomb des douaniers.  “Nous allons fermer les yeux pour cette fois”, disent-ils, avant d’ajouter : “Mais nous gardons les livres. Ils seront détruits. Allez, circulez.” Nous remontons dans Princesse, ne laissant pas de nous interroger sur l’usage qui sera fait, au sein de de cette brigade, des Opera de Spinoza. Puis ce sont les habituels ralentissement aux abords de Paris et le retour dans mon réduit sordide.

Le temps est venu d’apposer un point final à ce compte-rendu. Déjà le jour se lève, blafard, sur Paris, découvrant à mes yeux cernés par la fatigue un nuage de pollution qui est comme le cerne autour des agglomérations d’une civilisation en bout de course.  Mon asthme s’est calmé. Je pose un disque de Didier Barbelivien sur ma platine, bois un café, passe enfin une chemise, un pantalon propre et pars accomplir ma journée de travail, le coeur gros de fatigue et d’ennui.