Pierre & Bastien : Vingt-quatre heures de la vie d’un groupe

Pierre & Bastien : Vingt-quatre heures de la vie d’un groupe – Ve 25.3.16 – Sa 26.3.16.

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L’avion atterrit à l’aéroport de Göteborg à 15 heures, soit avec une demi-heure de retard. Il fait froid. Il pleut. Nous retrouvons Pontus à la sortie du terminal, puis rejoignons Maud et sa voiture sur le parking. Le véhicule refuse de démarrer. Les premiers aperçus que nous ayons de la Suède sont une petite pluie froide, du vent, le capot ouvert d’un véhicule de type break et une bouteille d’huile de moteur.

Rapidement, les gouttes de pluie, tombant sur les verres de mes lunettes, me masquent ce désolant spectacle. Un quart d’heure a passé quand nous commençons à envisager que le problème puisse venir de la batterie. Nous poussons le véhicule, courant sur quelques dizaines de mètres, sans grand succès. Alors que j’essaie de reprendre mon souffle, je sens peu à peu mes bronches se serrer. J’espère que la crise d’asthme ne viendra pas. Je me décide à prendre de la Ventoline, qui agit immédiatement. Je suis parvenu à éviter le pire, mais ce violent effort me laissera avec un léger sifflement dont je me ressentirai jusqu’au soir.

L’intervention d’un des gardiens du parking, muni d’un chargeur de batterie portatif, nous tire d’affaire. Nous partons enfin, prenant la direction du domicile de Pontus, où nous devons charger du matériel. Nous nous perdons en chemin, belle occasion de visiter la banlieue et le centre ville, et tout à coup nous voilà sur place. Pontus nous prévient : son domicile a été frappé par une panne d’électricité, il faudra nous éclairer à la bougie. Le jour, qui n’est pas encore tout à fait mort, nous laisse tout de même le loisir d’admirer la décoration de l’appartement.

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Nous ne jouerons pas vraiment dans une salle de concert ce soir-là. Comme nous le découvrons, il s’agit de l’atelier de forge d’un jeune maréchal-ferrant, de nationalité allemande. L’endroit se trouve en bordure de la ville, dans une petite zone artisanale, à côté du fleuve ; si l’on grimpe dans le virage, une vue splendide s’offre au voyageur, le fleuve déroulant sous ses yeux la vastitude de ses eaux, au-delà desquelles la rive opposée, paysage à la fois industriel et résidentiel, brille de mille feux dans la nuit tombante. (Comme le lecteur l’a peut-être deviné, j’ai oublié d’emporter mon appareil-photo dans ce voyage. Les rares photos que je produis ici ont été prises par Baptiste ; qu’il en soit remercié ! Le peu de pertinence avec quoi certains de ces clichés apparaissent dans la page est, revanche, entièrement imputable à l’auteur de ces lignes.)

Cette forge, où nous voyons des enclumes, des machines, d’innombrables fers à cheval entassés dans un coin et, sur une étagère, une série de trophées remportés par des bêtes qu’équipait notre allemand, sert aussi d’appartement : de sorte que nous jouerons dans un salon-cuisine, dont le peu de mobilier a été évacué vers l’atelier. Ma connaissance du suédois (et de l’allemand) étant quasi nulle, je crois comprendre, sans en être bien sûr, que cet artisan loue parfois la salle à des organisateurs de spectacles tels que Pontus, ce qui peut lui procurer un complément de revenus appréciable. Mais d’ailleurs, est-il vraiment allemand ? Mettons que oui.

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Trois groupes se produisent avant que notre tour vienne ; en attendant je mange ce qu’on nous a préparé, à savoir un délicieux sandwich aux pois-chiches et aux légumes du soleil (que je ne suppose pas être une spécialité locale), je bois une bière, je m’assieds sur le canapé dans la forge, je vais aux toilettes, je regarde quelques morceaux joués par chaque groupe, et je reprends mon circuit : bière, canapé, toilettes, concert, bière, canapé, toilettes, concert.

Pendant que nous jouons, j’aperçois tout à coup mon maréchal-ferrant allemand occupé à moudre du café sur le plan de travail de sa cuisine, et ce spectacle éveille en moi l’image de ma grand-mère Antoinette, qui me chantait quand j’étais gosse cette vieille chanson, dont elle mimait les paroles : « Agadou dou dou, pousse l’ananas et mouds l’café ». Dans son innocence, elle ne se doutait pas que l’humour de seconde zone qui imprégnait ces paroles deviendrait pour moi, quinze ou vingt ans plus tard, une influence peut-être inconsciente, puisqu’il me fallut la vision d’un forgeron allemand et de son sac de grains de café pour me souvenir de cette chanson et de ces dimanches passés en famille, mais aussi une influence déterminante ; au fond, le certain esprit que nous nous efforçons de maintenir dans Pierre & Bastien n’est peut-être rien d’autre qu’une façon de rendre hommage à nos grands-parents.

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Une fois la prestation achevée et le sac de grains de café passé à la moulinette, un disc-jockey balance quelques tubes. La jeunesse gothembourgeoise se met à danser. Un délicieux potage aux lentilles, à la tomate et aux épices attend les musiciens, qu’accompagnent des tranches d’un de ces pains à la fois consistants et légers, mais si délicieux, comme seuls les Suédois savent en préparer : je modifie donc mon circuit, faisant alterner canette de bière et assiette de soupe, mais passant du toujours du bar au canapé, puis aux toilettes, puis à la salle de concert, devenue parquet de danse.

Vers quatre heures du matin, Pontus annonce à l’assistance que le moment est venu de vider les lieux. Tout le monde s’exécute avec une discipline qui nous est inconnue en France ; elle ferait de l’Europe un continent plein d’avenir si toutes ses nations l’adoptaient. Mais nous autres, Français, nous sommes des troubadours ; et c’est aux Scandinaves, aux Allemands qu’il appartient de manier le fer, qu’il s’agisse de celui-ci, dont leur discipline s’enorgueillit, ou de cet autre, qui fait gagner des courses aux chevaux quand on en équipe leurs sabots.

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Pendant que nous rangeons, le maréchal-ferrant allemand, que j’avais perdu de vue, réapparaît : il a manifestement lié connaissance avec une jeune fille de l’assistance, ou peut-être est-ce sa compagne qui l’a rejoint sur le tard. Tous les deux, propres, souriants, semblent revenir d’une autre soirée que la nôtre. Il boivent une tasse de thé, assis sur de grands tabourets, en causant tranquillement. J’avale en quatrième vitesse une tasse que m’a tendue cette allemand dont j’ignore le prénom, et nous partons.

De retour chez Pontus, nous nous installons dans la cuisine et bavardons autour de la table, à la lueur de la bougie. Notre ami propose de boire un dernier coup et verse dans nos verres une petite liqueur qui s’avérera être du Patxaran, un alcool typiquement basque dont nous avions goûté un mois plus tôt à Bayonne. Moi qui rêvais de rencontrer des Lapons, de ces peuplades arctiques dont la seule source d’alimentation végétale est le lichen à demi-digéré que contient la panse des rennes qu’elles chassent, je dois avouer qu‘avec ce sandwich aux pois-chiches, ce maréchal-ferrant allemand et enfin cette liqueur basque, je vais de déconvenue en déconvenue ; mais, de dernier verre en dernier verre, nous vidons la bouteille, et je fais facilement contre mauvaise fortune bon coeur.

Le lendemain, nous filons à midi à la salle de concert, où nous récupérons le matériel. J’aperçois, au bas de l’escalier qui monte du salon, deux paires de chaussettes, deux paires de chaussures, celles du maréchal-ferrant et celles de sa compagne. Le maître de maison apparaît pendant que nous sommes à transporter des amplis, des guitares ; il entreprend de faire griller du pain et de préparer du café, pain et café qui embaument toute la pièce. Nous continuons nos allers-retours entre la salle et la voiture, et je vois notre hôte gravir l’escalier avec un mignon petit plateau chargé de tout ce qu’il faut pour un déjeuner au lit. Quel étrange personnage !

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Avant d’entrer sur l’autoroute qui nous conduira jusqu’au bord de la mer, nous faisons halte dans une station service, afin de faire le plein et de nous restaurer. J’entre dans le McDonald’s qui se trouve de l’autre côté de la rue, mais ne parviens pas à passer commande, le comptoir étant pris d’assaut par un groupe de non-suédophones qui ne savent pas ce qu’ils veulent ou qui, pour les rares qui le savent, ne parviennent pas à l’exprimer autrement qu’en montrant aux vendeurs des photographies de sandwiches affichées sur l’écran de leur téléphone, lesquels sandwiches ne correspondent manifestement pas à l’offre proposée sous le toit qui nous rassemble tous. Je me fais la réflexion qu’en France ou en Suède, les étrangers sont bien tous les mêmes. Affamé, je retourne à la station-service et commande deux hot-dogs dont la saucisse est entourée d’une fine tranche de bacon.

Nous rentrons dans la voiture et filons vers le Danemark. Je lis un peu, à l’arrière, puis m’endors. Quand je me réveille, nous sommes arrivés dans la charmante ville d’Helsingborg, en bord de mer. C’est là que nous prendrons, dans quelques minutes, le ferry qui nous conduira au Danemark. De l’autre côté du détroit de l’Oresund, à quelques kilomètres à peine, nous apercevons Helsingor, autrement dit Elseneur, la ville danoise où Shakespeare a choisi de situer l’action d’Hamlet. Plus qu’à travers l’Europe, c’est donc à travers l’histoire et le patrimoine culturel européen que nous voyageons.

Jonas ou Pinocchio modernes, nous garons la voiture dans les entrailles métalliques du monstre marin, puis nous montons, tous les cinq, Pontus, Maud, Frédéric, Baptiste et moi, sur le pont des passagers. Nous commandons des gobelets de café, que nous emportons avec nous, montant une volée d’escaliers supplémentaires, jusque sur le pont supérieur ; nous admirons la côte, qui s’approche à grande vitesse, avec, à gauche, la fameuse statue de la petite sirène, et, à droite, le château d’Hamlet.

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Il est 16h. Nous sommes samedi. Voilà écoulées ces vingt quatre heures de la vie d’un groupe que je m’étais promis de décrire, auxquelles, par inadvertance, j’en ai ajouté une de plus. La terre a à peine eut le temps d’effectuer un tour sur elle-même depuis nous sommes arrivés en Suède, que déjà nous devons quitter le pays pour d’autres aventures. Mais nous y reviendrons bientôt ! Après Copenhague, viendra Malmö ! C‘est sur le pont de ce bateau, en plein vent, les cheveux volant et le visage battu par les embruns, clignant des yeux tant le soleil, que réverbèrent les eaux du détroit, nous aveugle, que nous devons nous dire adieu, lecteur.

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